INSA LYON

02 nov
02/nov/2022

INSA LYON

Les récits ont le pouvoir de faire entrer les individus en résonance

C’est un petit cube lumineux de quelques mètres carrés qui trône à l’entrée de la Bibliothèque Marie Curie. Conçue pour être installée dans l’espace public, la Cabane à histoires invite à s’y assoir pour prendre le temps d’écouter le récit d’un objet étonnant : une coiffe amazonienne de la tribu Kayapo.  

Une musique dès les premiers pas et un objet qui apparaît à l’écran. L’auditeur embarque pour un voyage où s’ouvre le monde : à travers les bruits captés dans la plus grande forêt du monde et un récit singulier. Carine Goutaland, directrice du Centre des Humanités, revient sur les raisons de l'installation de ce paysage sonore saisissant sur le campus d’une école d'ingénieurs : plus qu’une immersion d’un instant, la Cabane à histoires pourrait avoir le pouvoir de transformer notre rapport au monde. À la condition d’accepter de se laisser surprendre, au détour d’un couloir. Explications.

En quoi consiste cette « Cabane à histoires » ?
La Cabane à histoires est un dispositif créé par le musée des Confluences. L’idée est de passer quelques minutes immergé dans un paysage lumineux et sonore qui permet de raconter une histoire autour d’un objet des collections du musée. Celle qui se trouve sur le campus de l’INSA Lyon nous parle d’une coiffe-bonnet de la population Kayapo, laquelle vit dans l’État du Pará, au Brésil. Quand on pénètre dans cet espace, en entrant ou en sortant de la bibliothèque, on accepte de se laisser transporter par un récit, une histoire que l’on n’aurait pas eu l’occasion d’écouter autrement. Ici, il s'agit d’un jeune homme de la tribu Kayapo dont on raconte l’histoire et c’est toute la magie de cette petite boîte : elle est posée là, elle nous arrête un instant au milieu de nos déplacements quotidiens et nous met en relation avec des êtres humains qui se situent à des milliers de kilomètres et à qui les récits dominants n’ont que peu laissé la parole. Pour le sociologue et philosophe Hartmut Rosa, « nous devons apprendre à écouter le monde à le percevoir nouvellement et à lui répondre1 ».  Cette Cabane à histoires illustre bien cette idée : dans notre société où tout va très vite, nous sommes connectés en permanence avec le monde mais souvent sans prendre le temps d'être transformés et touchés par lui. En s’arrêtant dans la Cabane à histoires, pour quelques minutes et au milieu du tumulte quotidien, on s'offre une occasion d'entrer en résonance avec un autre univers pour en ressortir (un peu) transformé.

Le dispositif sonore propose de « réenchanter notre rapport au monde ». Qu’est-ce que ça veut dire ?
Parler de « réenchantement de notre rapport au monde » suppose que celui-ci est « désenchanté ». Max Weber, sociologue allemand, parlait déjà du « désenchantement du monde » il y a un siècle pour désigner le processus de rationalisation mis en place avec le capitalisme moderne. Il me semble que cette notion va aussi de pair avec une perte de sens, un sujet dont on entend beaucoup parler aujourd’hui… Par ailleurs, nos sociétés occidentales modernes sont marquées par un héritage platonicien où la « rationalité » prend le pas sur la « sensibilité ». Bien sûr, la rationalité scientifique, d’ailleurs souvent réduites aux sciences dites exactes, est indispensable dans l'analyse des enjeux planétaires auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui. Cependant, on sent bien qu’il y a une urgence à prendre en considération d’autres formes de rationalités pour mieux comprendre le monde dans sa complexité et surtout, imaginer des réponses à la hauteur des enjeux2. En entrant dans la Cabane à histoires, on fait un pas de côté, un détour par la fiction et on accepte de se laisser toucher au cœur et de faire une place à la sensibilité. Les récits ont ce pouvoir de transformer et de faire entrer les individus en résonance ; je crois que c’est ce que veut dire « réenchanter notre rapport au monde ». 

Pourquoi l'INSA Lyon a-t-il décidé d'accueillir la Cabane à histoires sur le campus ? 
Nos relations avec le Musée des Confluences se sont concrétisées à travers un partenariat il y a quelques années autour d'un projet intitulé « Récits d’objets, objets en récit », mené dans le cadre d’un cours de sciences humaines et communication en 3e année d’informatique. Pour des élèves-ingénieurs, le récit constitue un outil très intéressant pour compléter leurs compétences scientifiques et techniques. Cela peut sembler à priori éloigné de la science mais on peut l'envisager comme une voie complémentaire d'accès à la connaissance, et aussi comme un puissant levier d'action. Plus que jamais peut-être, nous attendons des ingénieurs qu'ils sachent se positionner par rapport aux choix technologiques et aux visions du monde qui les accompagnent. Nous avons besoin d'ingénieurs capables aussi de mobiliser leur imagination pour penser les futurs possibles et contribuer à façonner des futurs souhaitables3. C'est un aspect qui ressort clairement dans les réflexions menées actuellement dans le cadre du chantier d'évolution de la formation INSA : si nous devons continuer à former des ingénieurs dotés d'une solide expertise scientifique et technique, « l'art, les lettres et la fiction peuvent, entre autres, contribuer à libérer nos imaginaires et envisager de nouvelles trajectoires techniques compatibles avec les enjeux4 ». En fait, explorer aussi les dimensions sensibles et émotionnelles en tant qu'ingénieur permet d’augmenter sa capacité d’action et son pouvoir de transformation. C’est d’ailleurs quelque chose que Gaston Berger avait en tête en développant le modèle INSA. Si l’on reste toujours à distance de nos sensibilités, on n’arrivera jamais à transformer le monde. Un peu comme le dit Cyril Dion dans son Petit Manuel de la résistance contemporaine : « il faut changer d’histoire pour changer l’Histoire ». Encore et toujours une histoire d’histoire, en somme !

 

La Cabane à histoires - Dans le vestibule de la BMC
Du 13 octobre 2022 au 31 janvier 2023

Prêtées par le Musée des Confluences dans le cadre de « Villeurbanne Capitale de la Culture Française 2022 », quatre Cabanes à histoires sont installées dans l’espace public villeurbannais. Ces dispositifs sonores proposent une immersion dans un paysage sonore, le temps d’une courte histoire. Grâce à un son immersif, chaque histoire nous invite à réenchanter notre rapport au monde et à ses cultures en nous rapprochant des bruits de la terre et de la nature, tout en nous interrogeant sur de grands enjeux d’aujourd’hui.
La Bibliothèque Marie Curie accueille l’une d’elle pendant trois mois. En savoir plus.

Villeurbanne capitale francaise de la culture

 

[1]   H. Rosa, Accélérons la résonance ! Pour une éducation en Anthropocène, entretiens avec Nathanaël Wallenhorst, Le Pommier, 2022, p. 53.

[2] Manuel de la grande transition, du collectif FORTES (p.225)

[3] Céline Nguyen et Marianne Chouteau, maîtres de conférences à l'INSA Lyon, Imaginer le futur avec les ingénieurs, Cause commune (n°27 janv-fév 2022)

[4] Voir le rapport-manifeste Former l’ingénieur du XXIe siècle issu de la collaboration The Shift Project/Groupe INSA, rapport (vol. 1, février 2022, p. 40)